La nuit d’ma mère

Elsa Gimenez LzA

Je veux être ta nuit. Je veux être ton inaccessible, je veux être ton autre, je veux être cette autre, je veux être une autre, je veux m’échapper de ton regard, je veux m’arracher à tes bras, à ton souffle, je veux me catapulter de toi, je veux m’endormir de ton odeur, je veux être ta nuit, je veux m’habiller d’obscurité, je veux que tu ne vois plus mes traits, plus mes courbes, plus mes gestes, je veux me flouter, être sombre secrète, devenir l’enfant-ténèbre, je veux t’être invisible et garder les yeux clos pour que tu ne puisses pas voir de reflet sur mes rétines, je veux m’enfiler dans mes paupières, il n’y a plus de vis-à-vie et dans cette obscurité. Je me réveille.

Je veux être ma nuit. Suintante, chaude, triste, grelotante, ombrageuse, longue, assourdissante, terrifiante, je veux maintenir mon corps inerte, mes prunelles voilées, je veux me noyer dans les bruits trop lointains, me noyer dans les sensations étouffées, je veux être ma nuit, m’offrir le cadeau de mes scandales, me bercer des récits de mes matins, je veux sentir le goût qu’a ma bouche après une journée trop longue, je veux sentir comme mon corps veut s’arrêter, je veux sentir ma propre saturation de moi, sentir mon épuisement, je veux me faire sombrer moi-même. Puis me réveiller.

Je veux être la nuit. Brume obscure, silencieuse, menace des uns, repos des autres, je veux être plus grande que moi, récurrente, je veux être le cycle, je veux être attendue par la journée qui espère le repos, je veux témoigner des soleils qui se lèvent, je veux habiter la curiosité des matins, je veux les voir tous ces gens qui quittent l’ombre en rasant les murs, je veux les chatouiller ceux qui me suivent, me tiennent, ceux qui refusent de me louper, je veux me doucher dans la rosée, me sécher dans la virginité des rayons. Je veux me réveiller.

Elsa Gimenez LzA