Hopper in the night

Mathieu Louvart

Le coup de cœur de Simonetta Greggio

« Ce texte, je ne l’ai pas seulement lu. D’une certaine manière, je l’ai déjà vécu au Burundi, dans un hôpital construit pour les femmes et les enfants, un lieu qui existait pour protéger ceux que le monde protège si mal – ceux que le monde net à mal. Un dictateur a décidé qu’il devait fermer. Il a fermé.

Alors, dès les premières lignes de Hopper in the night, cette nuit, ce dispensaire, cette lumière allumée dans un couloir vide, j’y étais. Et puis cette voiture immobile, les phares allumés dans la nuit, la femme qui vient d’accoucher sur la banquette arrière, l’homme qui regarde droit devant lui, le nouveau-né silencieux.

Tout le texte tient dans cette scène presque irréelle et pourtant terriblement concrète : un être vient au monde et il faut que quelqu’un soit là. Quelqu’un qui ouvre la portière. Quelqu’un qui touche et éveille, qui prend l’enfant, qui le réchauffe, le ranime, attend — et entend enfin son premier cri. « Il est vivant. » Face à la vulnérabilité absolue, ce texte ne fait pas de discours. Il agit, et pour moi cette scène déborde largement cette voiture et cette nuit.

Les enfants et les femmes sont encore, partout, les premières proies des guerres, des dictatures, de la misère, des violences et des décisions prises sans elles. Juste derrière les femmes et les enfants, il y a les animaux, les arbres, la Terre : tout ce que l’on considère comme disponible, exploitable, sacrifiable. Le patriarcat, le capitalisme et le spécisme ne sont pas une seule et même chose, mais ils partagent une vieille grammaire : décider que certains corps sont disponibles. Disponibles pour engendrer, pour travailler, pour servir, pour être pénétrés, pour être mangés, pour être expérimentés, pour produire. Le contraire de cette politique de la disponibilité serait une politique de l’inappropriable : aucun corps femme, enfant, animal – n’existe pour l’usage d’un autre.

Moi je ne veux pas d’un monde qui oppose les femmes aux hommes. Je voudrais les hommes à nos côtés. Je voudrais qu’ils soient avec nous pour lutter contre cette nuit-là : celle qui tombe chaque fois que la force décide qu’un corps, une vie, une terre peuvent appartenir à quelqu’un d’autre. Hopper in the night, à sa manière très simple, très physique, très silencieuse, fait exactement cela. Il allume une lumière dans la nuit. »

Il est 5h du matin, je dors sous moustiquaire, dans la chambre attenante au dispensaire de Bandraboua. On frappe à la porte. Je me réveille et me dirige vers la porte, le cerveau embrumé. J’ouvre. Dans la pénombre un homme barbu de petite taille ne dit rien. Seulement en bougeant lentement son bras, il me montre une direction : vers le dispensaire. J’entre dans le bâtiment de plain-pied. J’allume la lumière, je marche dans le couloir. Pas un bruit, pas un mouvement. Il fait frais. Il doit se passer quelque chose. Je prends, je ne sais par quelle inspiration, un plateau d’accouchement. Je cherche le son, la lumière, le mouvement. Les secondes sont longues, rien ne bouge. Par une fenêtre, la lumière de phares dehors. Je vais au bout du couloir et sort par la porte arrière.

Dans la nuit, une voiture, moteur éteint, phares allumés, pas un bruit. Même la poussière de la route est retombée. Le faisceau jaune des phares est clair, sans particules. Je le traverse et me dirige vers le côté passager. A hauteur de la portière avant, je me penche un peu ; la vitre est ouverte. Un homme est assis. Il se tient droit et regarde devant lui, comme lorsqu’on est en route, installé et que le paysage défile. Il ne détourne pas la tête à mon arrivée ; son regard est fixe comme si quelque chose se passait devant lui. Il ne parle pas. Je ne dis rien. A côté de lui, le siège conducteur est vide. Ce n’est pas ici. Le silence est suspect. J’avance de quelques pas pour aller vers les sièges arrière. Par l’encadrure de la vitre, dans l’ombre, il semble y avoir quelqu’un. J’ouvre la portière. Je distingue une femme allongée sur une partie de la banquette arrière, le dos appuyé sur la portière opposée. Elle a les jambes ouvertes, l’une fléchie et appuyée sur le dossier, l’autre est tendue dans l’axe des sièges. Je m’approche. Il y a quelque chose devant elle. Je pose mes mains à tâtons. C’est mouillé, du liquide, peut-être du sang. Il y a un nouveau-né en chien de fusil. Je le touche. Sa peau est fraiche. La femme a accouché dans la voiture. Pas un cri pas un bruit. Tout est immobile. J’ouvre le plateau, prends deux pinces, clampe le cordon, le coupe au ciseau. Je prends l’enfant contre moi. La femme ne bouge pas. Ses yeux sont ouverts, elle me regarde et ne dit mot. J’ai la bouche ouverte et aucun son n’en sort. Le monsieur à l’avant continue de regarder droit devant lui. Je ressors de la voiture avec l’enfant et entre dans le dispensaire. Je me dirige vers la table de réanimation, j’allume le chauffage. J’enveloppe l’enfant dans un linge, aspire les choanes et la bouche avec une sonde nasopharyngée ; je frotte énergiquement son dos pour le stimuler, ouvre le mélange air-oxygène et commence à le ventiler au masque puis je m’arrête. J’observe. L’enfant émet alors un geignement, d’abord faible puis graduellement plus fort. Il est vivant.

Je l’enveloppe dans un nouveau linge sec pour le réchauffer, mets les barrières sur la table de réa puis pars m’occuper de la mère. Je retourne à la voiture. Rien n’a bougé. Je me dirige vers la mère et lui dit : « il est vivant ». Pas de réaction. J’exerce une traction sur le cordon, le placenta sort. Je le mets dans le plateau. J’aide la femme à se redresser et à sortir de la voiture, elle s’agrippe à moi et nous marchons lentement vers le dispensaire. Je l’aide à s’installer sur la table d’examen. Vérification du périnée. Pas de suture à faire. Inspection du placenta. Intégral. Je vais chercher le bébé juste à côté. Je le pose sur sa maman. Elle le saisit.

Mathieu Louvart