Le coup de cœur de Laurence Verdier
« « La nuit ne reste pas / à l’endroit où elle commence ». Certains textes aussi, ils poursuivent leur voyage dans notre imaginaire, ils déplacent nos idées toutes faites, et retourne les mots comme un gant. Et dans ce revers, c’est toute une terra incognita qui s’ouvre.
À la fin de la lecture de ce poème, je me sens comme Alice qui passe de l’Autre côté. J’ai changé de taille à chaque paragraphe, ce n’est pas le lapin blanc que j’ai cherché mais la nuit. Grâce à ce texte la nuit devient tangible, on peut la prendre dans notre manche, dans nos bras et lui trouver une forme. Ce jeu plastique où la nuit devient palpable, nous rend la nuit encore plus vivante et étonnante. Les images littéraires qui jaillissent de ce jeu « On ne fuit pas le noir / on le change d’épaule » me vont droit au cœur, et du cœur m’amène à réfléchir, à me poser des questions profondes sur la nuit : La peur du noir de l’enfance est-elle toujours là sous une autre forme ?
Grâce à ce texte, la nuit n’est plus seulement un état, une atmosphère, un moment, elle acquiert une épaisseur, une corporalité et vous voyez bien comme cela est juste, comment durant nos insomnies la nuit fait corps avec nous ?
Ce texte nous emmène dans ce lieu étrange où l’on déplie des choses que l’on a toujours su, mais dont on ne savait pas encore avoir la connaissance. C’est troublant et limpide.
L’écriture en prose, nous invite à nous glisser dans le flux de pensée de la narratrice, nous prenons le train couchette de ses idées et nous nous laissons emmener jusqu’au plus intime, jusqu’à la nuit de sa mère.
Ce n’est pas un quelconque voyage de nuit où la narratrice nous convie, nous traversons avec elle « la nuit du bout », celle du deuil. Les mains continuerons coûte que coûte à chaque paragraphe de saisir l’innommable. Pour nous laisser à la fin du poème, sur le quai, avec entre nos doigts juste assez de lumière. »
la nuit ne reste pas
à l’endroit où elle commence
la nuit voyage
elle se glisse dans les manches
dans le fond des valises
elle change de continent
avec les corps
le corps s’endort
là où on l’installe
la tête
continue son trajet
le sommeil est peut-être
un pays
certains soirs
j’arrive jusqu’à la frontière
je n’ai jamais
les bons papiers
certains portent la nuit
sur le dos
on ne fuit pas le noir
on le change d’épaule
j’ai déplacé tant de nuits
que mes bras ont oublié
la forme du jour
chez certains
la nuit se loge
entre les côtes
elle appuie doucement
sur le sternum
chez d’autres
elle descend dans les mains
parfois
elle choisit la voix
et elle craque
déplacer la nuit
demande alors
les deux bras
il faut la soulever
du sol
où elle a pris racine
ça frotte
sur le carrelage
ça raye les murs
il y a des amours
qui n’existent qu’après minuit
alors on déplace minuit
on le met à huit heures
à quinze heures
au milieu d’un repas
il y a des nuits
qui refusent de rester
là où elles ont eu lieu
elles s’accrochent au corps
une nuit d’hôpital
dans une salle d’attente
une nuit de rupture
dans un rayon de supermarché
la mémoire ne respecte
aucun fuseau horaire
petite
je rangeais mes peurs
dans le placard
je fermais la porte
avec la conviction
que les portes servent à ça
mais certaines choses
grandissent mieux
dans le noir
quand j’ai rouvert
elles avaient changé de taille
il y a une nuit
qui vient de plus loin
je ne sais pas
à quelle date elle commence
je sais seulement
qu’elle était là
avant moi
certaines fatigues
ne commencent pas avec nous
on hérite aussi
des heures où personne
ne dort
j’ai déplacé
la nuit de ma mère
jusqu’à la mienne
elle était déjà
dans certains gestes
regarder longtemps
par la fenêtre
vérifier une porte
attendre un bruit
dans une chambre voisine
des choses passent
d’un corps à l’autre
sans avoir besoin
d’être racontées
leurs insomnies
leurs peurs restées
sans phrase
les heures passées
au chevet de quelqu’un
la manière de tendre l’oreille
quand tout le monde dort
la nuit change ainsi
de génération
elle prend la forme
du corps qui la porte
peut-être qu’on porte seulement
ce que personne avant nous
n’a réussi à poser
il faudrait un endroit
pour déposer
les nuits anciennes
seulement les sortir
du corps
on viendrait
les mains chargées
parce que les mains vides
ont aussi leur vertige
elle arrive parfois à midi
dans une chambre
où quelqu’un vient de mourir
la nuit n’a pas besoin
qu’il fasse noir
le corps est suffisant
déplacer la nuit
c’est parfois seulement
refuser qu’elle reste
à l’endroit
où elle a fait le plus mal
le chagrin
n’a pas d’horaire
on appelle ça
de l’insomnie
mais certaines nuits
ont simplement raté
leur sortie
il y a des nuits
qu’on tient comme un corps
qu’on refuse de lâcher
ça ressemblerait trop
à abandonner
le deuil commence peut-être
dans cette confusion
entre lâcher l’étreinte
et perdre
et puis il existe
la nuit du bout
celle qu’on ne déplace pas
pour soi
il y a ceux
qui la retiennent
à deux mains
jusqu’à l’épuisement
des doigts
et ceux qui restent
après
pour eux
la nuit change encore
de propriétaire
elle entre
dans les mois suivants
dans un couvert
qu’on ne met plus
dans un numéro
qu’on connaît toujours
par cœur
on transporte tout ça
puis un jour
sans événement particulier
quelque chose devient
transportable
pas léger
transportable
c’est différent
on avance alors
avec les bras
moins pleins
on la traîne
jusqu’à des matins
qui n’étaient pas prévus
pour elle
au bord ou
dans le corps de quelqu’un
qu’on a été
le jour peut alors
reprendre un peu de place
pas toute
juste assez
pour que les mains
se souviennent
de sa forme
Clémentine Pons