Il est tard. Il fait froid. Comme toujours, les soirées dans la demeure familiale s’éternisent. L’air est imprégné d’un parfum étranger. Les habitudes s’estompent. Les comportements sont submergés d’émotions mystérieuses. Pour la toute première fois, chacun de nous souhaiterait être loin. Pourtant, nous sommes tous réunis. Au premier étage, il se repose. Anesthésié, les yeux entrouverts et le rythme saccadé. À son chevet, près de minuit, un rituel sordide s’organise. Une file d’attente, un ordre de passage approuvé et des expressions faciales maquillées. Sur la terrasse, je fume. Une envie consentie, dissimulée par l’accoutumance.
– Boule ? On y va après ?
– Oui si tu veux, avec apathie.
Ma sœur me réclame. Il n’y a pas de bruit sur la terrasse. Simplement, les frottements des pierres des briquets. Mon mari est muet. Mon beau-frère est embarrassé. Mes frères sont dévastés. Il fait frais pour un mois de mai. Le ciel est couvert. À l’horizon, des fissures lumineuses parviennent à se dégager. Le vent pénètre nos gilets trop légers. Le souffle emporte les derniers éclaircissements et l’obscurité s’invite à mes pensées.
La nuit engloutit la maison avec une noirceur troublante. Dans les renfoncements, je l’observe. Elle progresse brusquement en tapissant les murs. Elle accapare mon attention. Je la ressens sur ma peau. En montant les marches, mon ventre se noue et mes mains tremblent. Je suis les pas de ma sœur. Pour une fois, elle n’est pas téméraire. En poussant la porte de sa chambre, ma respiration se coupe. Il est là. Allongé, le visage décoloré ; ses yeux s’ouvrent. Immobile, elle le regarde. Elle veille, comme si le moindre mouvement pouvait précipiter l’instant redouté. Le plafonnier tremble et projette sur les murs des ombres disgracieuses. Sous les draps, le visage creusé par la maladie, sa respiration est lente. Une dernière clope, voilà sa demande, en se redressant. Ma mère sort en lui embrassant le front. Les larmes montent. Je les retiens en me dissimulant derrière une nappe sombre. En ouvrant sa fenêtre, je ne reconnais rien. Lui, qui a acheté cette maison pour les montagnes voisines. Le paysage est morcelé par des illusions effrayantes. Les arbres, d’ordinaire généreux, sont vilains. Leurs branches fouettent des parois indomptables. Les feuilles se dispersent violemment. Les minutes piétinent le chaos. La nuit semble se glisser sur mes épaules. Elle s’accroche aux rideaux et noircit l’horizon d’une pellicule funeste. Elle monte la garde avec moi. En rejetant cette fumée toxique, j’aperçois sur le sol une bande de lumière froide. Je la fixe. Est-ce la porte de ce monde chimérique ? Il s’étouffe. Ma sœur le relève. Sa dernière volonté est-elle absurde ? Le temps retient ses mouvements. Il l’écrase finalement et se recouche. J’ai froid. L’absence de lumière s’apparente à un voile brumeux. L’atmosphère est silencieuse et lourde. Le dernier souffle se fait-il désirer ? Son odeur corporelle me dérange. Elle a changé. Il a changé.
En redescendant les marches, leurs regards m’assiègent. Les contours de leurs visages sont imprécis. Les ténèbres pénètrent leurs corps. J’ai besoin d’air. Je claque la porte. Je cours vers l’extérieur. Le jardin arboré me trace une route dans le noir. Contre un arbre, je me repose. En levant la tête, je la sens toujours. Cette force inexplicable, accrochée à mon dos. Elle est puissante. Presque surnaturelle. La lune est haute dans le ciel, ronde et pâle. Sa lumière blanche éclaire faiblement les branches. Les contours des arbres se redessinent dans l’obscurité. Contre les écorces rugueuses, j’observe cette lueur lointaine. La colère s’invite à ma balade nocturne. L’injustice se dévoile. L’amertume se révèle. Des milliers d’interrogations sillonnent ma conscience. Quelque part dans les herbes, un craquement sec résonne, puis le silence retombe. Les feuilles mortes glissent dans un murmure irrégulier. Je reste attentive au moindre son. Je retiens mon souffle. J’ai la sensation qu’elle veut me dire quelque chose. Le moyen, peut-être, de renverser la fatalité ? Figée et concentrée ; les minutes défilent.
Soudain, au bout du chemin, deux phares déchirent mes songes. La lumière balaie les arbres avant de s’immobiliser. Le grondement sourd d’un moteur se rapproche lentement, faisant vibrer la tranquillité de la nuit. Les pneus écrasent les graviers dans un crissement répétitif. Mon regard est figé sur la voiture qui avance entre les ombres. Elle s’arrête finalement près de la maison. Je l’observe sans bouger. Sa présence est inquiétante. Je m’avance. Une dame descend et le claquement de sa portière laisse apparaitre ce logo médical réfléchissant. Un cauchemar émerge entre les incertitudes. La nuit a changé de visage. Je dois le rejoindre.
Je pousse la porte. Ma sœur est assise sur une chaise de bar. Son visage vaut chaque parole pertinente. Ils sont tous rassemblés. Personne ne parle. Les larmes coulent. Certains retiennent leurs émotions et d’autres s’abandonnent sans pudeur. Mon frère me serre le bras et mon mari pose sa main sur mon épaule. Ils se tiennent les uns aux autres comme s’ils craignaient de tomber. Des sanglots éclatent, étouffés par les murs froids. Personne ne reste seul. Ils partagent le même vide.
La poignée s’abaisse. La porte s’ouvre lentement dans la nuit. Un filet d’air froid s’engouffre, faisant frissonner les voilages printaniers. Derrière l’encadrement, l’obscurité semble attendre, profonde et silencieuse. Elle avance sans un mot et monte à l’étage. Rassemblés, nous la suivons. La lumière de la chambre se répand sur le seuil, dessinant une mince tache pâle sur le sol. Un bruit de pas se rapproche dans la nuit et sa silhouette réapparait dans l’embrasure. Elle pose un regard doux sur ma mère. Elle inspire lentement avant de parler. Dans ses yeux, je comprends la nouvelle avant même qu’elle ne soit prononcée.
– Il est parti.
Le silence retombe et se charge de sanglots libérateurs. Elle serre tendrement les mains de ma mère. Puis, elle reprend son chemin dans la noirceur, tel un spectre savant.
Attablés, les visages consternés valent chaque discours médité. Les points lumineux du salon réchauffent nos corps désespérés. Nous sommes présents telle une alliance éternelle. Celui qui pensait aux autres avant lui. J’observe la baie vitrée et la froideur de la nuit. Il haïssait le noir. Le ciel se découvre et l’obscurité apporte un voile nuageux coloré. Je les guide à observer la beauté du paysage. Debout, les yeux rivés vers l’horizon, nous partageons, chacun notre tour, un souvenir. Quelques paroles s’égarent et s’affirment habilement dans l’atmosphère indolente. Les rires remplacent la tristesse et la nuit perd de son mutisme. Elle nous transporte dans son manteau moelleux.
L’aube se lève lentement, à l’image d’un tableau encore plongé dans la pénombre. À l’horizon, le ciel se teinte d’un gris pâle. Les premières lueurs se glissent sur son lit. Le vent froisse doucement son drap. La fraicheur de la nuit persiste. Une fine brume parcoure le sol. Le jour naît lentement derrières les ombres. Son chemin se dessine. Son âme nous quitte. Autour de son lit, les mains entrelacées ; un dernier adieu. Ma peau a perdu de son éclat. La fatigue se propage. Chaque geste demande un effort. Quelque chose s’est brisée. Un dernier regard sur le lieu où il ne serait plus. Des traits célestes se dessinent sous mes yeux sombres. Ils scelleront le souvenir de cette nuit. À tout jamais.
Barbara Teyssier