Oublier Julien

Marie Rombaldi

Texte sélectionné

Un texte de Marie Rombaldi, sélectionné pour l’appel à textes « La Nuit ».

OUBLIER JULIEN. DEFAIRE LE LIT COMME ON OUVRE UN COLIS. TOUT BALANCER. LAVER A QUATRE-VINGT-DIX DEGRES. OUBLIER JULIEN OUBLIER SON ODEUR FAIRE BOUILLIR SA DERNIERE TRACE. POSER DE NOUVEAUX DRAPS. BROSSER MES CHEVEUX. DIX FOIS. FIXER LA CAMERA. CADRER RECADRER ZOOMER DEZOOMER M’ALLONGER ME RELEVER ZOOMER DEZOOMER. OUBLIER JULIEN. VERIFIER UNE DERNIERE FOIS. ALLUMER LA CAMERA. BOIRE UN CAFE FUMER UNE CLOPE LES YEUX PERDUS DANS LE LIT DESERTE. SOURIRE. SORTIR JULIEN DE MON ESPRIT. RALENTIR LES BATTEMENTS DE MON CŒUR. AVALER DEUX SOMNIFERES AVEC LES RESTES DE CAFE TIEDE.

A cette époque j’archivais les fragments de mes nuits.

A cette époque j’avais une obsession pour mes cheveux et une addiction au sommeil.

A cette époque, chaque après-midi, à 17h00, je brossais ma tête de bas en haut, filament après filament.

A 18h00, vêtue de ma perruque naturelle, je coupais avec minutie mes cachets de sommeil. Assise au bord du lit je laissais venir ma nuit, caressant tendrement mes cheveux.

A 19h00, je m’allongeais. Les petits paradis durs et blanc planaient dans mon corps. Je m’endormais.

Julien reposait en bas du lit. Ses dents riaient et les fleurs de ses yeux arrosaient mon malheur. Dans sa main il serrait mon cœur. Je voulais fermer les yeux j’appuyais j’appuyais de toutes mes forces sur mes paupières rebelles. Les extrémités de mon cœur étaient des ronces. Julien portait des gants de gala et serrait de plus en plus fort. De mes lèvres jaillissait un orage. Je perdais mes cheveux. Je criais dans un murmure de torture des sons inintelligibles. Julien riait d’un rire de boucher. Ses dents étaient maquillées et j’hésitais à lui demander si c’étaient les soldes. Julien ne bougeait pas, seule sa main faisait des mouvements avec mon cœur. J’étais heureuse qu’il se soit maquillé pour me voir. Mon cœur devenait jaune et envoyait des rayons d’éclair dans toutes les directions. Je reconnaissais l’odeur de la mort mais mes membres étaient scotchés.

Mon cœur mon cœur mon cœur transpercé par les mains de Julien.

Au supermarché, Julien achète de la pâte à fix, du brocoli et des mini-nougats. Il rit il est beau je n’arrive pas à le suivre. Et si je le perdais ? Et si je ne pouvais pas sortir du supermarché ? Julien roule son caddie son ombre est loin. Mes jambes s’affaissent je m’essuie le front. Les lumières des murs m’étouffent. Le plafond crie des slogans. Le fleuriste pleure. Julien a disparu.

A cette époque je me réveillais chaque matin en sursautant. Il était toujours 04h42. Je glissais la couette sur ma tête pour retourner dans mon rêve. Et si Julien y était encore ? Coincé dans un coin de mon sommeil, seule explication de son absence.

Le matin était une saison difficile depuis l’enfance. Petite, mon père me tirait de mon lit par les pieds. Devenue adulte, de puissants cocktails de vitamines avaient remplacé le père. 04h48. Première gorgée.

Une fois debout, je lançais le chrono du téléphone pour m’habiller. Chaque jour un nouveau record. 35, 34, 33, 32 secondes.

Dans ma petite cuisine depuis laquelle je voyais Paris, deux gorgées de café chaud, une cigarette et mes yeux sur la nuit. J’ouvrais la bouche pour que la rage silencieuse expulse Julien de ma gorge. Je soufflais la fumée avec méthode, j’essayais de faire un cœur avec la buée. Je me demandais si la ville au fond était Pantin.

A cette époque, petit à petit, j’oubliais Julien.

Marie Rombaldi