On s'étonne nécessairement de la demeure de Madame Stockhausen. Sous les plafond fort bas, les pièces toujours noires sont coupées de murs étranges et boisés, avec des courbes d'instrument à corde et des béances donnant sur de menus salons, sur des cierges et des glaces, des guéridons fleuris ou des ombres de plantes lourdes, chaque pièce nuitamment seule en son alcôve, parfois juchée avec des prétentions de chapelle sur deux ou trois marches, très dignes pour rien dans ce dédale sans couloir où il m'arriva plus d'une fois, lors de mes errances à la recherche du bureau de Madame Stockhausen, de manquer une chute dans l'une des rigoles d'eau sombre coulant comme une huile vers je ne sais quel temple.
Je trouvais chaque soir Madame Stockhausen à son bureau, quelque nom que pouvait prendre cet étouffement de livres où demeurait la vielle femme, à demi couchée dans un lit coupé d’une grande planche de bois où se répandaient les ouvrages et les partitions noircies dont elle ne levait pas même les yeux à mon entrée. Elle posait son stylo-plume et me tendait âprement le bras. Je n'avais droit qu'à un peu de peau de son poignet pour la piquer ; je devinais qu'admettre un étranger dans la même pièce où elle dormait relevait déjà d'une forme de crime contre la pudeur.
Ce jour, alors que je partais, sa main se posa sur mon bras. « Ma fille est souffrante. Je vous demande de la trouver dans sa chambre à l'étage, et, si vous le pouvez, de la soulager. » J'ignorais que Madame Stockhausen eût une fille, et qu'elle habitât la demeure.
Dans ce couloir aux portes si nombreuses et semblables qu’on croyait avoir passé dans un hôtel, je cherchais la huitième porte sur la gauche, et je m'annonçai.
« Je viens, mademoiselle, de la part de votre mère, qui m’a dit que vous vous trouviez mal. »
J’attendis, j’hésitai dans la longue solitude du couloir. Le bruit qui finit par se lever ressemblait au supplice d'une gorge très sèche.
« Peut-être faudrait-il que j’entre, mademoiselle. » Je n'osai pas.
Le lendemain, quand je parlai à Madame Stockhausen, elle posa son stylo-plume, tira les demi-lunes de son nez, et soupira sans m'accorder un regard. « Allez donc chez elle. Je payerai. »
La chambre, qui n'avait pour seul meuble qu'un lit, était si noire et dépouillée que la nuit semblait y prendre forme. La fille de Madame Stockhausen respirait lentement du fond de ses draps. C'était l'extrémité de la pièce, tout contre le mur, peu éloigné de la fenêtre qui eût donné sur les grands arbres du parc sans l'ombre qui dérobait jusqu'au visage de Mademoiselle Stockhausen, dont seuls j'apercevais quelques reflets sur l'eau des yeux.
J'écoutai le sang au poignet. La main était à la fois celle d'un enfant et d'une très vielle femme, rêche comme le carton de la lèpre. Je donnai la même piqûre qu'à la mère. Dans la confusion des draps, des cheveux en désordre et des chairs soudées à l'ombre, il me sembla qu'elle m'observait.
Chaque soir, après le traitement de Madame Stockhausen, je montais chez la fille ; puis je palpais sans plaisir, sous les arbres du parc, le tissu sonnant de la bourse que j'avais cherchée au bureau. Souvent la foudre des oiseaux nocturnes fusait depuis les branches vers quelque piallement de rongeur ; je m'en allai sans un regard, pressé de rejoindre ma voiture, loin du parc et de sa demeure où la nuit était plus épaisse qu'en tout autre lieu.
Madame Stockhausen me dit : « Vous seriez aimable, Monsieur, de me ramener désormais de l'encre à chacune de vos visites. Je paierai davantage. — Je suis, Madame, inquiet de votre fille. Le mal semble extrême. » Elle retourna à ses froissements de partitions, et aussitôt traça des séries de notes dans une grimace qui la séparait du monde. « Je ne m'inquiète pas. Ramenez l'encre. »
Au poignet de Mademoiselle Stockhausen j'entendais de moins en moins de sang, et dans la chambre obscure, dès le seuil, un sifflement qui rappelait la douleur d'un poitrinaire, ou de longs jappements de chien.
Je regardais cette ombre allongée. Sous les yeux qui me fixaient, une tâche plus noire, qui devait être sa bouche ouverte et figée, était comme le cœur parfait de la nuit. Dans le parc, j'hésitais souvent à jeter aux oiseaux les saccoches qui m'encombraient les bras.
Un soir, je refusai de franchir la porte. Quand je descendis chez Madame Stockhausen, je la soupçonnai d'avoir empilé des livres pour n'avoir pas à rencontrer mon visage. Alors je me penchai suffisamment pour forcer son regard, et lui dire que je ne pouvais plus rien pour sa fille.
Madame Stockhausen se redressa avec une vigueur étonnante, l'œil affûté comme un poignard. « Faut-il que chaque médecin veuille m'assassiner ? Vous devez revenir, pour elle, pour l'encre ! Oubliez mon traitement, si ça vous chante ! » Et elle tirait d'un vieux coffre, dont elle avait poussé la paperasse et les volumes empilés sur le couvercle, de lourdes bourses qui dégringolaient à mes pieds.
Au milieu d'une nuit sans sommeil, je me levai pour fouiller les armoires de mon cabinet. À force de flacons répandus au sol, de capsules passées au pilon, de fioles brisées et de mélanges haineux, j'arrivai à un sérum capable de figer le cœur.
Dans la chambre de Mademoiselle Stockhausen, le sifflement avait cessé. Quelque chose me retenait. Mes pieds suivaient la dalle de lumière tombée du couloir, et restaient aux premiers effleurements de l'ombre. Je regardais la seringue, je ne savais pas quoi penser, je demeurais dans mes larmes.
Ce fut si long que j'ignore le moment où je commençai à sentir le tremblement étrange qui passait dans l'obscurité : quelque chose comme des cuivres ou le souffle d'un orgue montaient depuis le rez-de-chaussée.
Je n'entendis pas la fenêtre s'ouvrir, ni le moindre bruit quand l'oiseau noir et immense, aux serres jetées en avant, saisit Mademoiselle Stockhausen et emmena, en de vastes et silencieux battements d'ailes, les brindilles de son corps dans la nuit. Des voix glissaient le vieil or du latin dans la musique qui enflait. Le lit était vide, comme si on avait sonné le commencement de la messe ; le froid donnait sa main à l'ombre ; les arbres, peut-être, étaient ces voix qui chantaient, et le vent l'orgue qui remuait la nuit pleine d'oiseaux de proie. Quand je me retournai, Madame Stockhausen attendait au seuil de la chambre.
Emmanuel Hug