Journal au crépuscule

Sylvie Camet

Je veux tenir la nuit comme un récit, en entendre battre le pouls, en découvrir les replis, les formes cachées, loin des exhibitions et du spectaculaire. Ce n’est pas que je l’aime, la nuit, souvent elle a suscité ma crainte, souvent j’ai guetté le soleil impatiemment, afin que disparaisse l’image menaçante, celle que la tradition lui associe. L’aube venue, fondaient les voleurs et les brigands comme s’ils n’étaient capables que d’irruption nocturne. Avec le réveil, je ne m’auscultais plus moi-même, alors s’éloignait le danger d’un cœur brisé, d’un flux sanguin interrompu. Un journal de la nuit, j’entends dans le voisinage de ces mots une sorte d’antithèse, une double antithèse exactement, le journal appelle le jour, la lumière et les actes, il consigne les faits et scande les heures de la conscience, à rebours, la nuit annonce l’extinction du feu et du vif, elle désapprend les paroles pour le silence et l’oubli. Tout le bonheur est là, lorsque, virant à cet abandon, disparaissent les attentes et les obligations, les nécessités, les préoccupations, le bonheur s’infiltre au moment de ne plus avoir à porter, rapporter. Brutalement l’on n’est plus écrivain, ni rien.

Disparaissent les péripéties, les aventures, les paroles, les constructions, les déterminations, l’œuvre semble alors perdre sa trame même, elle ne reposerait plus que sur du silence et de l’immobilité, nouvelle traduction de ce que l’on nomme le désœuvrement.

Dans l’Antiquité, les batailles cessaient la nuit, les affrontements avaient besoin de la lumière, non seulement du fait des armes utilisées mais aussi par nécessité de rassembler les troupes, d’identifier l’ennemi. Hors de la guerre, nous avions gardé le rythme antique, des heures de répit coincées entre des heures de productivité et de travail, jusqu’à ce que la malignité d’un système compétitif n’établisse plus de différence radicale entre les deux existences, que s’insinue dans l’espace privé la hantise de la profession : on dort sur le boulot, le boulot dort sur nous. Il y a toujours un moment dans mon sommeil où ma conscience affleure, où j’agite les restes de la veille, les accommode à la sauce du lendemain. Tandis que je prévoyais diverses tâches à réaliser, comme si cette anticipation était absolument nécessaire, m’a arrêtée l’expression mettre à jour. En me promettant de mettre à jour mon calendrier, j’ai sursauté à cette preuve du contraste symbolique entre les valeurs positives attachées à la clarté, et les valeurs négatives qui vont de pair avec l’obscurité. Je mets donc à jour mon carnet, m’efforçant de me rassurer quant à ma capacité à organiser l’emploi prochain, or, je ne sais si cette planification a le don de me tranquilliser ou si elle contribue au contraire à m’effrayer par anticipation ; restée sur cette dernière hypothèse, j’admets que mon carnet, je l’ai plutôt mis au noir.

Alors je me lève, certaine que je vais trouver la fenêtre d’en face allumée. Il n’y a pas de rideaux, pas de volets, mais l’on n’aperçoit rien, ni meubles, ni gens. L’éclairage semble provenir d’une ampoule au plafond, une lumière pauvre et triste qui veille sur on ne sait qui. La rue serait, sans cette brillance, totalement noire, mais subsiste ce rectangle étroit et haut qui se détache, visible de loin. Cet aperçu ne suscite pas la moindre chaleur, la moindre réassurance, à l’inverse de bien des intérieurs surpris le soir, qui donnent l’envie de pénétrer dans le décor, de s’inviter dans le feu des lampes et des étoffes, cette grêle lueur monte la garde ou scande les heures de perpétuelles insomnies. Je regagne mon lit, songeant à cette compagnie inattendue, l’espèce de souffrance que je crois entrevoir là-bas me fait me replier dans la chaleur des draps, relativisant l’urgence de mes projections, m’intimant d’oublier ma narration tout aussi bien.

J’ai voulu m’emparer de la nuit, cependant, elle ne s’empare pas, c’est quand on n’y voit plus rien, qu’on n’y voit plus clair, qu’on accède à la liberté véritable. Je ne peux parler de la nuit qu’éveillée, debout, vigilante, je ne peux parler de la nuit que dans une attitude de jour et non de nuit, c’est-à-dire avec des critères et des jugements et de la volonté, mais le plus profond, le plus essentiel, l’immensité profuse que m’autorise le sommeil, jamais je ne ferai qu’en griffonner une approximation.

Peut-être, quand on écrit, attend-on la nuit pour ne plus avoir à écrire, pour se décharger de ce fardeau. Ou, peut-être, quand on écrit, voudrait-on charger la nuit d’improviser à notre place, elle, si fertile, si subtile, appelant le rêve aux images torsadées, intriquées, fixant le songe à quelque mot soudain retentissant, à l’heure du mutisme et de l’aveuglement du monde. N’est-ce pas la nuit qui nous débride, nous déchaîne, laisse advenir l’interdit ? La nuit qui superpose l’actuel et l’accidentel, brûle les frontières, brouille les horizons, broche avec fougue, avec brutalité, sa parabole impénétrable.

Sylvie Camet