J’ai lu un livre. Il parlait de mon père.
Comment est-ce possible, je l’ignore. Mais la sensation de le voir, juste là sous mes yeux, était aussi réelle que celle du papier granuleux sous mes doigts.
Juliette se moque, j’ai encore besoin de souligner de mon index les syllabes pour lire. J’arrive à déchiffrer tous les mots, je ne suis pas plus idiote qu’une autre.
C’est juste que je me perds rapidement. Mon esprit va plus vite que lui-même, comme les pieds qui ne suivent pas les pédales d’un vélo qui s’emballe dans une descente. Je me casse souvent la figure, dans les livres et sur les trottoirs.
La nuit est ma meilleure alliée, elle me cache de Juliette et de ses moqueries. Elle m’offre une toile vierge sur laquelle projeter des mondes plus beaux que celui dans lequel je suis plongée le jour. Le silence qu’elle pose lourdement sur le monde, réconfortant comme un épais manteau de velours en hiver, m’aide à discerner les réponses possibles.
C’est magique. On appuie sur l’interrupteur et les horreurs filent se cacher sous les meubles avec les rats. Ce n’est pas qu’elles n’existent plus, mais elles perdent de leur atrocité si on ne les distingue pas, majestueuses, dressées devant nous.
Maman dit que je suis une grosse dormeuse, ça fait glousser les adultes et à son sourire, je vois que ça la rassure. Une enfant traumatisée ne passerait pas plus de douze heures à dormir. Seulement, je ne dors pas. Je ne mens pas non plus, quand la faim, la soif, les fourmis dans les pieds ou l’envie de faire pipi me forcent à quitter mon lit, elle me demande si j’ai fait de beaux rêves. Je dis oui.
Voilà ce que je fais, je rêve. J’imagine, je déroule des histoires. Elles me concernent toutes. Je suis le personnage principal, j’ai toujours le beau rôle et les répliques les plus longues. Rares sont d’ailleurs les répliques des autres. Sauf si elles ont pour vocation de me flatter, là alors je les écris avec soin et les fais déclamer sur différents tons pour qu’elles me servent au mieux.
Pourtant plus je grandis, plus il est dur de créer de véritables scènes sans qu’une peur ou une honte récente ne vienne brouiller le tableau. Mes rêveries ont besoin d’être guidées, les livres sont devenus ma béquille, plus je grandis et moins les films dans ma tête tiennent la route.
J’ai appris à lire il y a trois ans. Malgré ce qu’en dit Juliette, j’ai appris plus vite que les autres. Même si les phrases que je déchiffre ne sont pas aussi fluides que celles de ma sœur, les miennes sitôt digérées, se muent en images. Les montagnes se dressent, le sol tremble sous les pas des ogres, mes narines se trouvent emplies de l’odeur du soufre quand le dragon approche, je sens les embruns, debout à la proue d’un galion.
Mais ce livre-là, celui que je parcours de la pulpe de l’index, n’esquisse pas de paysage, ne dessine pas de personnage mythique. Il me dépeint l’histoire qui me manquait. Celle-là même qui m’a fait perdre le sommeil.
Ce soir, j’ai embrassé la joue de ma mère, qui m’a rattrapée par la main et m’a couverte de bisous sonores pendant que je hurlais de rire. Juliette a levé les yeux au ciel et nous a dépassées dans le couloir, éteignant la lumière de notre chambre avant même que je ne passe la porte. Maman m’a accompagnée jusque dans mon lit, a remonté la couverture sur moi, a feint de ne pas remarquer le livre planqué sous mon oreiller et m’a laissé à ma rêverie.
J’ai choisi le livre au hasard à la bibliothèque de l’école. Je parle de hasard, mais si des forces bien ou mal intentionnées ont guidé ma main, elles m’ont laissé croire que c’est le petit bout de la couverture qui dépassait qui m’a attirée. Je me suis fait violence pour ne pas lire la quatrième de couverture. Est-ce que j’aurais emporté cet ouvrage à la maison si j’avais lu l’incipit, debout entre les rayons trop éclairés pour être chaleureux ?
Maintenant, cachée par la nuit, poussée par le silence, à la lueur de la lampe de poche qui couvre de miel les parois de la grotte que j’ai construite sous mes draps, je m’y plonge. Je commence cette histoire comme chaque nouveau livre que j’ouvre pour la première fois, le nez collé aux pages qui sentent différemment les rêves. Le crayon dans ma tête suit les indications de l’auteur, et dessine un portrait qui me paralyse dès les premiers traits, celui de mon père.
Ça commence comme ça. Le narrateur part. Nos histoires se sont immédiatement superposées. Tous deux, la nuit, ont refermé la porte d’entrée, protégeant ceux qui restaient à l’intérieur de leur présence.
Dans les premières pages du livre, avant même que l’histoire commence, je découvre qu’il a été publié il y a plus de soixante ans.
C’est la première fois que j’ai besoin de contexte pour lire une histoire, encore une fois la maîtresse avait raison.
Impossible donc que mon père ait écrit ces mots. Je referme le livre et caresse la vieille couverture cornée. Une nouvelle idée me glace alors. S’il ne l’a pas écrit pour s’expliquer, peut-être l’a-t-il lu pour s’en inspirer ?
J’ai la nuit devant moi, des heures de quasi solitude, seulement perturbée par le bourdonnement de la télévision que regarde maman et le ronronnement de Juliette.
Je retiens ma respiration et déchiffre la première page. J’ai tellement peur de ce que je vais trouver que je ferme un œil à chaque nouvelle phrase, prête à claquer les pages entre elles. Les papillons dans mon ventre se sont envolés, bien avant que je ne sente les premières ondes de choc de ce qui allait arriver.
Jusqu’à maintenant, j’ai imaginé beaucoup de choses. Certaines nuits Papa était agent secret, dans d’autres traqueur de braconniers puis astronaute. Plus tard, quand j’ai grandi, ses traits comme tous ceux des humains qui m’entourent se sont enlaidis. J’ai imaginé une autre femme qu’il aimait plus que maman, un travail à l’étranger qui lui permettrait de nous sortir de notre condition, même une vieille histoire d’amour avec les bouteilles que maman planquait au-dessus du frigo.
J’ai épuisé un nombre incommensurable de scénarios. J’ai saigné mes préférés, ceux qui lui permettaient de revenir à la maison tôt ou tard. Je n’avais jamais imaginé le plus probable. Le plus simple.
Simple mais pas facile pour autant, l’auteur a pu développer son idée sur trois cents pages, bourrées de circonstances atténuantes. Des fioritures littéraires.
La réponse à toutes mes questions tient dans l’incipit. Elle s’applique au départ de mon père, et à tant d’autres qui ont refermé lentement la porte de chez eux, une nuit.
Il ne nous aimait plus.
Stacy Eyer